Rebelle

Voyage en terre de résilience

Avec Rebelle, le Québécois Kim Nguyen signe une œuvre puissante portant sur la réalité des enfants-soldats. Capturée par une faction armée et forcée à commettre des crimes horribles, Komona deviendra, malgré les fantômes qui la hantent, la sorcière attitrée de leur chef. Troublant voyage au sein des terres de la résilience, Rebelle est porté par le jeu remarquable de ses jeunes acteurs. Le film représentera le Canada aux Oscars dans la catégorie Meilleur Film Étranger.

La première image de Rebelle nous montre un pied d’enfant chaussé d’une sandale fabriquée à partir d’une bouteille de plastique recyclée. La caméra dévoile un paisible village africain bâti au bord d’une rivière, dont les habitations sont fabriquées elles aussi à partir de matériaux recyclés. Le quatrième film de Kim Nguyen (Le Marais, Truffe, La Cité) pourrait, en simplifiant beaucoup, se résumer à ces images-là, à cette architecture de la résilience où les pubs ‘Buvez Coke’ avoisinent des slogans d’ONG, vision postmoderne déconstruite, pop’art versant presque dans le surréalisme à force de déconstructivisme. Rebelle aurait d’ailleurs fasciné Warhol autant que Dali, le premier pour la réutilisation inusitée de la matière publicitaire et le second pour l’omniprésence du surnaturel. Un peu comme Apichatpong Weerasethakul avec Oncle Boonme se souvient de ses vies antérieures, Kim Nguyen invente une nature luxuriante et peuplée de fantômes. Contrairement au film de Weerasethakul, l’inquiétude des personnages de Nguyen est cependant tout autant causée par la menace des kalachnikovs que par celle des esprits.

Capturée à douze ans par les Grands Tigres, un groupe rebelle armé, la petite Komona se voit forcée de liquider ses propres parents. Amenée au milieu de la jungle, battue, droguée pour tromper la peur et la faim, forcée d’utiliser une arme qu’elle doit respecter comme père et mère, la jeune fille apprend à se battre. Lorsqu’elle est la seule de son village à survivre à une attaque pendant laquelle les fantômes de ses parents lui apparaissent et la protègent, les rebelles reconnaissent en elle une sorcière. Ses visions l’amènent à devenir la sorcière du Grand Tigre, le chef des armées rebelles, et à guider sa stratégie de guerre. Malgré ce nouveau pouvoir, Komona ne pense qu’à retourner à son village pour enterrer ses parents dans les rites. Aidée de son ami Magicien (Serge Kanyinda), un jeune rebelle albinos amoureux d’elle, Komona s’évade. Mais la sorcière est précieuse pour la guerre et les rebelles ne la laisseront pas facilement échapper.

D’un sujet difficile et douloureux, Kim Nguyen tire un scénario raffiné qui permet de comprendre la réalité des enfants-soldats et le rapport de bipolarité qu’ils développent avec leur environnement. Le film oscille entre des scènes d’une violence implacable et d’autres où Nguyen nous montre des enfants jouer au football en riant, à deux pas de leurs fusils. Le surnaturel n’est jamais loin, en Afrique subsaharienne et le quotidien de l’enfant-soldat est lié aux rites initiatiques et au royaume des esprits. Réjouissances nocturnes ponctuées de tirs, danses, rituels initiatiques et gris-gris, Rebelle révèle un monde occulte où les liens entre magie et matière sont aussi intrinsèquement liés que les fils d’une toile d’araignée. Ce n’est pas que magie et réalité se côtoient, dans l’œuvre de Kim Nguyen, c’est que la réalité y fait partie d’un monde magique plus vaste dont elle tire sa substance, comme d’une substantifique moelle hallucinogène et candide.

Évitant le pathos et les sentiments faciles, le scénario laisse Komona nous guider dans les recoins secrets de son âme, par le biais d’une narration finement percutante. ‘Il faut que je commence à te dire comment je suis devenue soldat avec les rebelles’ l’entend-on dire à l’enfant qu’elle porte. ‘Écoute bien, quand je te raconte mon histoire, parce que c’est important que tu comprennes c’est quoi la vie de ta maman avant que tu sortes de mon ventre. Parce que quand tu vas sortir je ne sais pas si le Bon Dieu va me donner assez la force pour t’aimer.’ Le raffinement du scénario sous-tend le jeu retenu, mais puissant, de Rachel Mwanza. Ses regards, ses silences, ses sourires, son épuisement ou ses larmes prennent un tout autre sens au fur et à mesure qu’on entend sa voix de petite fille décrire l’inimaginable avec des mots d’enfant. On reste bouleversé par la simplicité avec laquelle elle exprime l’indicible, sans jamais s’apitoyer sur son sort. Il n’y a pas de monceaux de cadavres dans le monde de Komona : il y a des fantômes, ‘trop de fantômes’. Il n’y a pas de viol : elle doit ‘coucher-obligé’. Il n’y a pas de victime; il y a une jeune fille qui doit aller enterrer ses parents et qui fera tout pour cela.

Fort bien servi par le jeu de Rachel Mwanza et de Serge Kanyinda, l’excellent scénario de Kim Nguyen est soutenu par une très belle mise en scène, des lieux naturels magnifiques, des décors criant de vérité et une trame sonore qui restitue la richesse musicale propre à cette région du monde. La caméra menée de main de maître par Nicolas Bolduc se concentre sur les enfants, au point de laisser les adultes dans une espèce de flou. Le pays dans lequel on se trouve, le nom des gens, des villes, la raison d’être des groupes armés, tout cela est heureusement mis de côté au profit de la perspective des enfants et de leur perception du monde qui les entoure. Quoique le film ait été entièrement tourné en République Démocratique du Congo, il pourrait être de partout. Sans jamais tomber dans le gore ou le morbide, Nguyen nous rappelle fortement à la réalité sanglante de la récente histoire de l’Afrique subsaharienne. Quand Komona et Magicien se réfugient chez l’oncle de ce dernier, prénommé le Boucher à cause de son métier, Komona raconte à son enfant à naître que le Boucher garde toujours un sceau à vomir près de son étal, parce que son travail lui rappelle comment sa famille a été tuée. Mais Komona taira, à son enfant comme à nous, ces sinistres détails parce que sinon nous ne pourrions plus rien entendre. Mais il y a des silences plus éloquents que tous les mots. Le courage de Komona et ses capacités de résilience ne peuvent nous faire oublier son trouble. Ni celui de son pays.

Kim Nguyen s’est basé pour son film sur ses rencontres avec d’ex-enfants-soldats et sur l’histoire des jumeaux Johnny et Luther Htoo qui, à dix ans, étaient devenus des figures sacrés des groupes rebelles, qu’ils guidaient spirituellement. La légende raconte que ces deux petits fumeurs à la chaîne commandaient une armée de 250 000 soldats invisibles. L’enfant-sorcier constitue encore de nos jours un des problèmes criants de la République Démocratique du Congo. Des dizaines de milliers d’enfants convaincus de sorcellerie sont renvoyé de chez eux par leurs parents et condamnés à errer dans les rues, une problématique qu’explore le documentaire Children of Congo : from War to Witches (2008).

Émouvant, attachant et superbe, le dernier opus du réalisateur québécois Kim Nguyena le mérite, non seulement de nous montrer une belle histoire de courage face à l’adversité, mais aussi de témoigner de la réalité de l’enfant-soldat du Congo devenu enfant-sorcier, mais encore et toujours maltraité.

Rebelle —Canada (Québec) 2012 – Durée : 90 minutes — Réal. : Kim Nguyen — Scén. : Kim Nguyen — Images : Nicolas Bolduc — Mont. : Richard Comeau — Mus. : Ullrich Scheideler — Son : Claude La Haye, Francis Péloquin — Dir. art. : Emmanuel Fréchette — Cost. : Éric Poirier — Int. : Rachel Mwanza (Komona), Serge Kanyinda (Magicien), Alain Bastien (Commandant des rebelles), Ralph Prosper (le boucher), Mizinga mwinga (Grand Tigre Royal)— Prod. : Pierre Even Canadian, Marie-Claude Poulin – Dist. : Films Distribution.

Voir aussi l’entrevue avec Kim Nguyen, réalisateur

© Anne-Christine Loranger 2012

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